L'essor des tribunaux commerciaux internationaux dans les litiges commerciaux
Publications: avril 19, 2025
Résumé
Bien qu'il ne s'agisse pas d'un concept nouveau (la Cour commerciale de Londres existe depuis 1895), les tribunaux commerciaux internationaux (CCI) ont connu une expansion considérable ces dernières années. Leur essor mondial reflète une évolution dans le domaine du règlement des litiges, motivée par des ambitions géopolitiques, des incitations économiques et l'expansion du marché juridique. Les pays créent des ICC afin d'attirer les investissements étrangers, de renforcer leur influence dans le commerce mondial et d'offrir une alternative à l'arbitrage. Les cabinets d'avocats d'élite jouent également un rôle dans la promotion des ICC, dans le but d'élargir les marchés internationaux du contentieux. Malgré les difficultés rencontrées pour gagner du terrain, les ICC représentent une tendance croissante qui pourrait remodeler le paysage mondial du règlement des litiges commerciaux.
Comprendre les ICC : un nouveau forum pour les litiges internationaux
Essentiellement, les CCI sont des tribunaux spécialisés au sein des systèmes juridiques nationaux, conçus pour traiter des litiges commerciaux internationaux complexes. Malgré des variations dans leur conception institutionnelle, leurs caractéristiques communes comprennent des règles de procédure adaptables similaires à celles de l'arbitrage international, des procédures multilingues, le recours aux traditions de common law et la nomination de juges ou d'experts juridiques étrangers.[1]
Une tendance à la hausse
Depuis 2010, au moins onze nouvelles CCI ont été créées à travers le monde, notamment en Europe, en Amérique du Nord, en Asie et au Moyen-Orient. Dans l'Europe post-Brexit, où les décisions des tribunaux anglais sont désormais plus difficiles à faire appliquer, les juridictions développent leurs CCI afin de concurrencer l'arbitrage et la Cour commerciale de Londres.[2] Plusieurs pays européens qui s'efforcent de devenir les prochains centres financiers et commerciaux reconnaissent la nécessité de disposer de tribunaux commerciaux efficaces.[3] Les récentes modifications apportées au Code de procédure civile suisse, qui entreront en vigueur le 1er janvier 2025, illustrent cette tendance en permettant aux cantons suisses de créer des ICC où les litiges peuvent être jugés en anglais.
L'essor des ICC reflète des tendances géopolitiques et économiques plus larges, notamment la montée du protectionnisme commercial, la montée du nationalisme et le renforcement de la souveraineté nationale, qui ont tous un impact sur le droit international privé et public.[5] Si les motivations pour créer des CCI diffèrent, chacune ayant sa propre histoire et sa propre justification, cet article met en évidence les facteurs communs qui ont conduit à leur création.
Géopolitique, soft power et motivations économiques
Les études juridiques proposent trois explications principales à l'essor des CCI : les considérations géopolitiques, la projection du soft power et les incitations économiques.
D'un point de vue géopolitique, les CCI peuvent servir d'outils aux États pour renforcer leur pouvoir au sein de l'économie politique mondiale.
La considération du soft power suggère que les CCI aident les juridictions à renforcer leur statut de pôles commerciaux régionaux, à exporter des idées juridiques et politiques et à gagner en prestige auprès des dirigeants internationaux. Cette théorie a été appliquée à la création de CCI dans des régions telles que le Golfe, le Kazakhstan, Singapour et l'Europe post-Brexit.
Les CCI fonctionnent également comme des instruments de politique économique, visant à attirer les investissements directs étrangers (IDE), à promouvoir le développement des secteurs juridique et financier et à élargir l'assiette fiscale nationale. Les CCI génèrent une demande de services juridiques et de soutien (par exemple, assistants juridiques, taxis, hôtels, restaurants), ce qui profite aux économies locales.[6] Dans ce contexte, les cabinets d'avocats spécialisés pourraient considérer l'essor des CCI comme une opportunité d'étendre leur portée mondiale et de contribuer à créer un environnement juridique et institutionnel propice à la croissance des activités commerciales dans le domaine du droit commercial et du règlement des litiges.[7]
Par exemple, les CCI d'Abu Dhabi, Dubaï, au Qatar et au Kazakhstan offrent des mécanismes fiables de règlement des litiges afin d'attirer les investisseurs internationaux. En revanche, la France et l'Allemagne ont adopté une approche plus modeste, en introduisant des chambres commerciales spécialisées afin d'améliorer le règlement des litiges transfrontaliers pour les entreprises locales et régionales. La motivation de la Chine est davantage géopolitique ; la création de ses CCI est étroitement liée à l'initiative « Belt and Road », servant à la fois d'outil juridique et économique pour protéger et promouvoir les investissements chinois à l'étranger.[8]
Le rôle des cabinets d'avocats d'élite dans l'expansion des CCI
Une théorie, s'inspirant de la nouvelle approche de l'interdépendance, se distingue des autres théories juridiques en affirmant que les cabinets d'avocats d'élite sont à l'origine de la création de la plupart des CCI afin d'élargir le marché mondial des litiges commerciaux. Ces cabinets d'avocats collaborent avec les autorités judiciaires ou les dirigeants politiques nationaux pour créer des CCI, répondant ainsi à la demande de services spécialisés et rentables en matière de résolution des litiges.
Les litiges commerciaux internationaux impliquent souvent plusieurs juridictions, ce qui entraîne des chevauchements de procédures judiciaires que les tribunaux nationaux ont du mal à traiter efficacement. L'arbitrage, bien que largement utilisé, peut être coûteux et ne pas offrir certaines garanties procédurales propres aux litiges. En revanche, les CCI offrent des services spécialisés de haute qualité à moindre coût, ce qui les rend attrayants pour les justiciables. Conscients de ces avantages, les cabinets d'avocats promeuvent activement les CCI en tant qu'innovations institutionnelles qui stimulent les économies nationales en attirant les IDE, les capitaux et les recettes fiscales. Les résultats empiriques confirment largement cette théorie, à quelques exceptions près. Aucun élément ne suggère que des cabinets d'avocats soient impliqués dans les CCI chinoises et, dans certains cas, les autorités judiciaires ont joué un rôle plus proactif que prévu. Cela souligne la nécessité de mener des recherches supplémentaires sur le rôle des juges, des administrations judiciaires et d'autres acteurs non étatiques.
L'influence de l'arbitrage sur le développement des CCI
Malgré la concurrence apparente entre les CCI et l'arbitrage, certains affirment que ce dernier a été un moteur important du développement des CCI. La formalisation croissante de l'arbitrage, parfois appelée « arbitralisation » du règlement des litiges, a conduit certaines juridictions à développer des CCI, en intégrant les caractéristiques les plus attrayantes de l'arbitrage.
Des initiatives telles que le projet de tribunal commercial néerlandais et la proposition de création de chambres pour les litiges commerciaux internationaux et de tribunaux commerciaux en Allemagne mettent en évidence le phénomène de la « disparition des procès », c'est-à-dire le transfert des affaires vers l'arbitrage. En modernisant les tribunaux et en proposant des règles de procédure plus souples, les CCI européennes cherchent à récupérer les litiges perdus au profit de l'arbitrage.[10]
La plupart des CCI asiatiques, en revanche, se considèrent comme des partenaires plutôt que comme des concurrents de l'arbitrage. La Cour internationale de commerce de Singapour (SICC) met en avant ses avantages en tant que tribunal public, ciblant les litiges qui, autrement, contourneraient Singapour, élargissant ainsi son marché du règlement des litiges sans réduire le nombre d'affaires arbitrales.[11] En outre, la création d'un nouveau modèle de litige sert d'outil de marketing pour renforcer l'image de marque de Singapour. Pour les utilisateurs, elle offre le choix entre deux systèmes de litige, soulignant l'importance de l'autonomie dans les services de litige en vertu du droit singapourien.[12]
Défis et perspectives
Malgré leur potentiel, les CCI sont confrontées à plusieurs défis pour être largement adoptées. L'arbitrage reste le mécanisme de résolution des litiges préféré pour la plupart des litiges commerciaux internationaux. Le nombre relativement faible de dossiers traités suggère que les CCI n'ont pas encore gagné en popularité et ne constituent qu'un défi mineur pour l'arbitrage. En outre, les préoccupations relatives à la transparence, à l'indépendance judiciaire et aux implications géopolitiques des CCI dans les régions non démocratiques peuvent entraver leur influence plus large sur la promotion de l'État de droit.[13]
Le choix des instances de règlement des litiges est fortement influencé par la réputation du système judiciaire national et les pratiques établies sur le marché. Il faudra du temps pour se forger une réputation positive et convaincre les parties de réviser leurs clauses de règlement des litiges en faveur de ces nouveaux tribunaux.[14] En outre, pour que les CCI deviennent des alternatives viables, un instrument international est nécessaire afin de garantir que les tribunaux d'autres pays respectent les clauses de compétence renvoyant les litiges à ces CCI et que les jugements rendus par les CCI soient exécutoires dans d'autres juridictions. La Convention de La Haye sur les accords d'élection de for (HCCCA) visait à combler cette lacune et à fournir ces deux garanties essentielles. Cependant, malgré ses avantages potentiels évidents, seuls quelques pays, en dehors de l'UE, l'ont ratifiée ou adoptée jusqu'à présent.[15]
Néanmoins, les CCI représentent une innovation dans le domaine du règlement des litiges à l'échelle mondiale. En combinant les avantages de l'arbitrage et la structure des tribunaux traditionnels, elles offrent aux entreprises de nouvelles options pour résoudre des litiges commerciaux complexes. À mesure que le commerce international continue d'évoluer, notamment avec l'essor du commerce numérique, les litiges liés aux cryptomonnaies et les contrats transfrontaliers complexes, les CCI pourraient jouer un rôle de plus en plus important dans l'élaboration du droit commercial de demain.
Un éminent juriste a décrit les CCI comme « un mariage judicieux entre le contentieux et l'arbitrage », reflétant leur tentative d'équilibrer les avantages des deux systèmes. En ce sens, les CCI fonctionnent un peu comme les entreprises technologiques : elles cherchent à remédier aux inefficacités du marché en proposant un produit plus efficace et plus attractif.[16] Leur capacité à remodeler le règlement des litiges à l'échelle mondiale dépendra de leur aptitude à gagner la confiance des entreprises internationales et des praticiens du droit.
Ressources
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Bookman, Pamela K. et Erie, Matthew S. « EXPERIMENTING WITH INTERNATIONAL COMMERCIAL DISPUTE RESOLUTION » (Expérimenter le règlement des litiges commerciaux internationaux). AJIL Unbound 115 (2021) : 5-10. www.jstor.org/stable/27296992 (consulté le 3 février 2025).
Bell, Garry F., « The New International Commercial Courts—Competing with Arbitration? The Example of the Singapore International Commercial Court », Contemporary Asia Arbitration Journal, vol. 11, n° 2, p. 193-216, (2018), papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm (consulté le 4 février 2025).
Aliant Law, « Amendments to the Swiss Civil Procedure Code: A Step Forward for International Dispute Resolution », Aliant Law, 14 novembre 202, aliantlaw.com/swiss-cpc-updates-what-global-businesses-need-to-know/ (consulté le 3 février 2025).
Gu et Tam, « L'essor mondial des tribunaux commerciaux internationaux : typologie et dynamique du pouvoir »
Avraham-Giller, Shahar, et Assy, Rabeea, « Comment les tribunaux commerciaux internationaux peuvent-ils devenir une option attrayante pour le règlement des litiges commerciaux internationaux ? » (2023)
J. Disp. Resol. scholarship.law.missouri.edu/jdr/vol2023/iss2/6 (consulté le 3 février 2025).
Gu et Tam, « L'essor mondial des tribunaux commerciaux internationaux : typologie et dynamique du pouvoir ».Yip, Man et Rühl, Gisela « Nouveaux tribunaux commerciaux internationaux : analyse comparative et aperçu provisoire de leur succès » (Université d'Oxford, Faculté de droit, Blogs, 17 juin 2024) blogs.law.ox.ac.uk/oblb/blog-post/2024/06/new-international-commercial-courts-comparative-analysis-and-tentative-look (consulté le 3 février 2025).
Basedow, Robert, « Pushing the bar – elite law firms and the rise of international commercial courts in the world economy », Review of International Political Economy (2024) 31:6, 1764-1787. doi.org/10.1080/09692290.2024.2357300 (consulté le 3 février 2025).
Antonopoulou, Georgia, « The ‘Arbitralization’ of Courts: The Role of International Commercial Arbitration in the Establishment and the Procedural Design of International Commercial Courts », Journal of International Dispute Settlement, volume 14, numéro 3, septembre 2023, pages 328-349, doi.org/10.1093/jnlids/idad007 (consulté le 3 février 2025).
Ibid.
Yip, Man, « The Singapore International Commercial Court: The Future of Litigation? », Erasmus Law Review, vol. 12, n° 1, 2019, papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm (consulté le 4 février 2025).
Bookman et S. Erie, « EXPERIMENTING WITH INTERNATIONAL COMMERCIAL DISPUTE RESOLUTION ».
Ibid.Avraham-Giller et Assy, « How Can International Commercial Courts become an Attractive Option for the Resolution of International Commercial Disputes? » (Comment les tribunaux commerciaux internationaux peuvent-ils devenir une option attrayante pour le règlement des litiges commerciaux internationaux ?).
Ramesh, Kannan, Conférence sur l'essor des tribunaux commerciaux internationaux, « International Commercial Courts: Unicorns on a Journey of a Thousand Miles » (Tribunaux commerciaux internationaux : des licornes dans un voyage de mille kilomètres), 13 mai 2018, www.judiciary.gov.sg/docs/default-source/sicc-docs/news-and-articles/international-commercial-courts-unicorns_23108490-e290-422f-9da8-1e0d1e59ace5.pdf (consulté le 3 février 2025).

